« Savoir: la tomate | Page d'accueil | recette pour les apprenties »

01.02.2008

Un jugement qui ne manquera pas de sel

Le chercheur Pierre Meneton assigné en diffamation

 

Pour avoir affirmé, par voie de presse, que « le lobby des producteurs de sel et du secteur agroalimentaire désinforme les professionnels de la santé et les médias », Pierre Meneton (unité INSERM 872) comparaît aujourd'hui en diffamation devant le tribunal de grande instance de Paris.

 

C'EST LE DERNIER épisode du feuilleton des démêlés médiatiques entre un héraut de la santé publique et les géants agroalimentaires. Le Comité des salines de France assigne Pierre Meneton en diffamation pour avoir déclaré, dans une interview publiée en 2006, que «le lobby des producteurs de sel et du secteur agroalimentaire (...) désinforme les professionnels de la santé et les médias». En 2001, déjà, alors membre d'un groupe de travail de l'AFSSA (Agence française de sécurité sanitaire des aliments), le physiologiste rénal, spécialiste des mécanismes de l'hypertension, membre de l'unité INSERM 872 (département santé publique et d'informatique médicale de la faculté Descartes-Paris-V) avait défrayé la chronique, avec une rocambolesque histoire d'écoutes téléphoniques, qui mettait en cause des services de renseignements. Pierre Meneton avait publiquement dénoncé la forte composante économique du problème de santé publique lié, selon lui, à l'excès de consommation de sel. «Dans un pays comme la France, avait-il déclaré au “Quotidien'', une réduction de 30% des apports en sel entraînerait un manque à gagner de l'ordre de 6milliards d'euros pour l'industrie agroalimentaire.»

 

 

Comme en réplique, le délégué général du Comité des salines de France obtenait l'insertion dans le rapport AFSSA publié en janvier 2002 d'une mise en point : «Il n'y a pas de relation causale démontrée entre les ingesta sodés et l'hypertension artérielle dans la population générale. Recommander à celle-ci une réduction de la consommation de sel de 20% est très critiquable car il n'existe pas d'études indiscutables sur le sujet.»

 

 

Or, explique au « Quotidien » Pierre Meneton, «l'assignation dont je fais l'objet vient à point, comme un signe des temps, alors que les lobbyistes sont mis en échec à l'étranger: aux Etats-Unis, l'Institut américain du sel a été débouté de sa plainte pour “préjudice informationnel” contre le NIH, après la publication d'une étude sur les relations entre sel et pression artérielle. Au Royaume-Uni, la plainte du lobby du sel contre une campagne de la FSA (Food Standard Agency) vient d'être jugée irrecevable après avis de la Royal Academy of Medicine.»

 

 

Une carence en santé publique ? Le chercheur affirme donc que «le consensus scientifique international est maintenant acquis au sujet de la nocivité de l'excès de sel, pas seulement pour certains groupes à risque, mais pour la population générale. Si des médecins éprouvent encore des doutes sur la question, c'est en raison de la pression exercée par les lobbyistes sur certaines équipes. Et c'est pourquoi mon procès doit être l'occasion de faire non celui du sel, mais celui du lobby du sel».

 

 

Pour pièce à conviction, le tribunal devrait se voir remettre un mémoire «accablant» de 80 pages, qui fait l'inventaire des actions de lobbying exercées depuis trente ans en France et dans le monde. Un document également adressé, la semaine dernière, aux ministres de la Santé, de la Recherche et de l'Ecologie, ainsi qu'aux députés et sénateurs. Car Pierre Meneton, au-delà de l'affaire soumise au tribunal de grande instance de Paris, voudrait saisir les responsables politiques de ce qu'il estime être une «carence de responsabilité en santé publique». Certes, concède-t-il, le rapport de l'AFSSA, en 2002, a publié des bonnes recommandations; fortement relayées par le ministre de la Santé de l'époque, Bernard Kouchner».«Je ne déclare pas la guerre au sel, avait lancé ce dernier, mais à des morts évitables et à des maladies dommageables.» Et il s'était engagé à faire baisser de 5 % par an la teneur en sel des aliments vendus dans le commerce, avec l'objectif de réduire de 20 % en cinq ans l'apport moyen en sel des Français. Mais l'enquête INCA-2 rendue publique en décembre dernier a établi que, sur cette même période, la consommation des adultes n'a baissé que de 5,2 %, de 8,1 g/j à 7,7 g/j. Preuve, insiste Pierre Menetot, que, «à se contenter de mouvements de menton, sans adopter de mesures réglementaires et volontaristes, on ne pourra pas faire progresser la protection de la santé publique».

 

 

Parmi les témoins appelés à la rescousse, le Pr Joël Ménard, ancien directeur général de la santé, est attendu cet après-midi à la barre. Si tant est que les magistrats acceptent de se pencher sur le fond du dossier, sans se limiter à la seule qualification de diffamation.

 

 

CHRISTIAN DELAHAYE - Protéger les lanceurs d'alerte

 

 

Pendant que Pierre Meneton comparaîtra devant le TGI, les Amis de la Terre et la Fondation Sciences citoyennes manifesteront pour défendre les lanceurs d'alerte. «Il faut qu'une loi protège l'expertise, demandent-ils, avec une haute autorité administrative indépendante qui la définirait et la ferait respecter.» Outre Pierre Meneton, ils citent les cas de Véronique Lapidès, qui se bat contre la non-dépollution du site Kodak à Vincennes, et de Christian Vélot, objet de mesures de rétorsion après des déclarations anti-OGM.

 

Le Quotidien du Médecin du : 31/01/2008

 

Les commentaires sont fermés.