09.11.2009
Rencontre avec un chasseur de microbes
C'est l'un des plus grands chercheurs français. Dans son laboratoire, à l'hôpital de la Timone, à Marseille, Didier Raoult traque les virus et bactéries inconnus. Christophe Labbé et Olivia Recasens
« Vous savez que vous avez dans le ventre 10 000 milliards de bactéries et qu'à chaque coup de fourchette vous pouvez déclencher une guerre entre elles ? « Le patron du bistrot vient tout juste de poser sur la nappe à carreaux verts son « assiette du pêcheur « que vous la regardez déjà d'un autre œil.
Assis en face de vous, dans ce troquet marseillais qui ressemble à une cale de bateau, Didier Raoult, la cinquantaine décontractée, pull jacquard, chevelure poivre et sel, désigne une crevette posée sur son lit de salade : « Imaginez qu'elle ne soit pas fraîche, en l'avalant, vous risquez de faire rentrer des prédateurs comme les salmonelles qui vont s'attaquer à d'autres bactéries et provoquer une diarrhée massive. « Tout en parlant, le professeur Raoult expédie le contenu de son assiette. Pour le patron de l'Unité des maladies infectieuses et tropicales émergentes à la faculté de médecine de Marseille, l'être humain est « un sac à microbes «. « Un écosystème bactérien en équilibre, qui peut s'écrouler du jour au lendemain comme l'Empire aztèque ou inca. Regardez, il a suffi de 200 conquistadors pour réduire à néant ces deux civilisations «, argumente-t-il.
Dans une autre vie, Didier Raoult se serait bien vu en Christophe Colomb. Sa « Santa Maria «, c'est son laboratoire, installé depuis 1983 au quatrième étage de la fac de médecine sur le campus de la Timone. Une caravelle high-tech, dotée d'un équipage de 140 hommes et 13 nationalités, armée d'extracteurs d'ADN, de séquenceurs automatiques et de puissants microscopes électroniques, avec laquelle il explore les terrae incognitae de la microbiologie.
« Ce qui m'intéresse est d'aller là où personne ne se risque. Montagnier a trouvé la maladie du siècle, le sida, en travaillant dans son coin sur un sujet qui n'était pas à la mode à l'époque : les virus du cancer. Aujourd'hui, on sait que 20 % des cancers mortels sont d'origine virale. « Ce chercheur, qui, le bac en poche, a pris le large pour travailler sur des bateaux pendant deux ans, est un débusqueur de microbes hors pair. En dix ans, il en a découvert une soixantaine. Et comme les navigateurs lorsqu'ils accostent une nouvelle terre, il leur donne un nom. Par exemple, Massiliasis en référence à Marseille. Cette ville où il a débarqué à 8 ans depuis son Sénégal natal, dans les bagages d'un père médecin militaire et d'une mère infirmière. « J'adore cette ville bordélique, moderne, métèque. A côté, Paris sent la province. « Didier Raoult, qui, d'après la revue Nature , fait partie des dix meilleurs chercheurs français, peut même se flatter d'avoir son propre genre bactérien : les Raoultella . Des pathogènes dits « opportunistes « parce qu'ils s'en prennent à l'homme lorsque ses défenses immunitaires sont raplapla. Dans le Landerneau des microbiologistes, on parle de lui comme d'un futur Prix Nobel. Ce qui a tout déclenché, c'est sa découverte en 2003 des « viro- phages «. Des virus nains qui en parasitent d'autres et les rendent malades. « Cela a bouleversé tout ce que l'on savait des microbes. C'est du même niveau que la découverte des bactéries par Louis Pasteur «, assure le professeur Michel Drancourt, qui travaille avec Didier Raoult depuis vingt-cinq ans. Et pour cause, certains imaginent déjà utiliser des virophages pour combattre d'autres virus dans le corps des patients.
Jeune chercheur, Didier Raoult s'est fait un nom en pistant les Rickettsies, une tribu de bactéries dont certaines vous refilent en moins de deux le typhus. Des coriaces auxquelles personne ne s'intéressait parce que trop difficiles à cultiver. « On me disait à l'époque que j'étais fou «, se souvient-il. Aujourd'hui, son laboratoire est le centre de référence mondial de ces bactéries tropicales transportées par les puces, les tiques ou les poux. Le secret de Raoult pour mettre en culture des micro-organismes sur lesquels d'autres se sont cassé les dents, c'est le tour de main du cuisinier. Hasard ? En famille, c'est lui qui passe derrière les fourneaux.
Prenez la Rickettsie responsable de la fièvre boutonneuse méditerranéenne. Alors que tous les labos tentaient en vain de la « cuisiner «, lui a trouvé la recette. Il l'a portée à 28 °C dans des cellules de crapaud !
Même la bactérie de la maladie de Whipple, réputée incultivable pendant près d'un siècle, ne lui a pas résisté. En 2000, Raoult l'a fait parler en la faisant « mijoter « dans des cellules de poussins encore dans leur oeuf. Son autre spécialité, c'est la culture d'amibes. Ils ne sont que quatre labos dans le monde à cultiver ces tyrannosaures microbiens qui boulottent tout ce qui leur passe sous le nez. Raoult a eu l'idée de s'en servir pour repérer les bactéries les plus dangereuses. « On les nourrit avec des bactéries et celles qui leur résistent sont à surveiller de près, car elles ont les qualités requises pour s'en prendre à l'homme. «
Le café vient à peine d'arriver que le professeur jette un oeil sur votre assiette vide : « On a fini ? On peut y aller ? « Il a déjà roulé sous le bras sa blouse blanche qu'il portait le matin, pour sa consultation au service des maladies infectieuses et tropicales à l'hôpital de la Timone, et file vers son labo. C'est ici que débarquent tous les jours, par colis express, des échantillons de peau, de sérum ou de sang envoyés par les hôpitaux du monde entier, pour faire parler les virus ou les bactéries qu'ils n'ont pas été capables d'identifier. En quarante-huit heures, les bestioles sont passées au crible. Récemment, son unité a mis au jour une bactérie inconnue accrochée à une valve cardiaque expédiée depuis le Minnesota par le deuxième plus grand hôpital américain.
Une fois décortiqué, chaque nouveau microbe rejoint la collection des « monstres «. Trois mille bactéries et virus enfermés dans le plus gros laboratoire de haute sécurité microbiologique en France. Exactement le nombre de bouteilles de bourgogne que Raoult collectionne dans sa cave. « Nous avons quelques grands prédateurs comme les bactéries de la méningite ou le bacille de la peste, et nous veillons à ce qu'ils ne s'échappent pas «, explique celui qui, en 2003, a rédigé à la demande du gouvernement un rapport sur le bioterrorisme. Le fait de manipuler des bes- tioles capables de vous envoyer ad patres l'effraie-t-il ?
La question le fait rire. Enfant, les histoires de monstres ne lui faisaient pas peur. La seule chose qui lui fiche la frousse est de monter sur un deux-roues. Il s'est d'ailleurs arrangé pour que son fils et ses deux filles n'apprennent jamais à faire du vélo. « La normalité ne m'intéresse pas. J'aime travailler sur ce qui est étrange, différent. C'est ce qui sort de la norme qui fait avancer la recherche. Regardez les grands sportifs, ils sont tous hors normes. Garrincha, l'un des plus grands dribbleurs de tous les temps, avait les jambes tordues à cause d'une poliomyélite. Il n'avait pas besoin de jeux pour handicapés... «
Le dada du professeur Raoult, ce sont les virus géants. Il en a découvert l'existence par hasard, en 2003, dans un réseau d'eau d'une tour de refroidissement parisienne. « Le virus était tellement énorme que l'on a d'abord cru qu'il s'agissait d'une bactérie «, se souvient Didier Raoult, qui l'a baptisé Mimivirus. Officiellement pour « Mimicking microbe virus «. En souriant, le scientifique vous confie qu'il a inventé cet acronyme parce qu'il ne pouvait pas dire la vérité à ses collègues. « S'il s'appelle Mimivirus, c'est à cause de mon père. Le soir, avec mes cinq frères et soeurs, il nous racontait l'histoire de l'évolution, comment Mimi l'Amibe et ses copains avaient fabriqué les plantes, les animaux... En découvrant ce virus, j'ai tout de suite pensé à ce personnage qui avait marqué mon enfance. «
Cinq ans plus tard, Didier Raoult a trouvé un virus encore plus grand, dont le chromosome avait à lui seul la taille de certaines bactéries, et c'est à l'intérieur qu'il a identifié le fameux virophage. « En science, il faut avoir l'esprit de contradiction, aller contre l'évidence «, martèle le chercheur. « Quand le géographe grec Pythéas a décrit le soleil de minuit, personne ne l'a cru. L'alternance du jour et de la nuit était une évidence qui ne pouvait être mise en cause. «
Comme Du Guesclin, son héros d'enfance, Didier Raoult a mauvais caractère et surgit où personne ne l'attend. En 1999, il vient en aide à des archéologues marseillais qui veulent savoir de quoi sont morts des squelettes exhumés lors d'une fouille. Sur la pulpe dentaire, il isole les gènes du bacille qui a provoqué la dernière épidémie de peste en Occident. Ils ne sont qu'une dizaine dans le monde à maîtriser la paléomicrobiologie, l'étude des fos- siles de microbes. Rien d'étonnant pour ce féru d'histoire qui collectionne les pièces de monnaie romaines. Dans la foulée, son équipe a montré que le bacille pouvait dormir dans le sol pendant des années. « Les bouffées épidémiques de peste à Madagascar pourraient être liées à la cérémonie du retournement des morts, au cours de laquelle on ouvre les tombes pour sortir les squelettes. « Le chercheur a aussi tordu le cou à une idée reçue : les grandes pestes n'auraient pas été provoquées par les puces de rat mais par les poux des hommes. « On a montré sur nos élevages de poux que l'on pouvait transmettre la peste à des lapins. « Raoult se bat jusque sur le front du réchauffement climatique. « La plus grande source de gaz à effet de serre, c'est l'estomac des vaches . Pourquoi ne pas agir sur les bactéries intestinales qui produisent ce méthane ? «
Sa collection de microbes, c'est à la fois la boîte de Pandore et la lampe d'Aladin. Prenez les nanobactéries. L'équipe a décortiqué ces bactéries dix fois plus petites que la normale pour découvrir qu'elles produisaient des cristaux de calcium, ce qui les rendrait responsables de la calcification des artères, des valves cardiaques et même des calculs rénaux. Ce qui signifie aussi qu'en les domptant on pourrait s'en servir pour réparer les os.
Dans sa forteresse ultrasécurisée, Didier Raoult règne en maître, imposant à ses troupes un rythme de publications effréné : jusque 230 par an et uniquement dans des revues internationales. « Nous sommes 75 % plus productifs qu'un labo de l'Inserm. Rapporté à la quarantaine de chercheurs qui travaillent ici et à nos 10 millions d'euros de budget, le coût moyen d'une publication ici est de 80 000 euros contre 200 000 à l'Inserm. «
Ce qui n'a pas empêché l'Agence nationale de la recherche de lui refuser le financement de ses travaux sur les virus géants. « Cette année, deux autres projets ont été retoqués «, s'agace Raoult. Sur la grande table en verre de son bureau traînent des feuilles remplies de courbes qu'il vous tend. « Je suis devenu un maniaque de la quantification. Aujourd'hui, on peut sortir sur ordinateur en 15 secondes ce que pèse un chercheur. Pourquoi déverser de l'argent sur tout le monde, il ne faut donner qu'à ceux qui trouvent. Dans la recherche, il y a trop d'escrocs ! « Une anecdote en dit long sur la réputation du labo. Un jour, Didier Raoult a vu arriver avec sa valise un thésard chinois qui avait décroché un stage. « Il n'avait pas un sou en poche, alors il était venu à pied depuis l'aéroport, situé à une trentaine de kilomètres... «
Une photo accroche l'oeil, celle de son père décoré par le général de Gaulle. « C'est à cause de lui que j'ai fait médecine. Je n'avais aucune vocation pour ça, mais c'étaient les seules études qu'il acceptait de financer. « Il est vrai que Didier Raoult a longtemps été un cancre. « J'ai redoublé ma troisième, été renvoyé quatre fois du lycée avant de claquer la porte en première et de passer le bac en candidat libre. Ce qui ne m'a pas empêché d'être le plus jeune président d'université de France. « Est-ce pour cela qu'il est contre la sélection ? « On ne juge pas quelqu'un à l'aune de son parcours scolaire. Si on l'avait fait pour moi, je ne serais pas là où je suis. Seul compte ce que vous êtes capable de faire. « Tombé par hasard dans le chaudron de la médecine, Didier Raoult y est maintenant plongé jusqu'au cou : il a transmis le virus à ses deux filles et épousé une de ses anciennes étudiantes, aujourd'hui psychiatre.
Lorsque, à la fin de l'entretien, il vous serre la main en vous raccompagnant à la porte de son labo, le professeur Raoult glisse en souriant : « Nous venons d'échanger plusieurs milliers de bactéries... «
http://www.lepoint.fr/actualites-societe/2009-01-01/renco...
10:33 Publié dans CRISE, ECONOMIE, SOCIETE | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
| Tags : nutrition |
|
Facebook







Ecrire un commentaire